XIII

La tour d’Ær

 

 

 

¿’ Caracole : « Ô ! »

Sélème : « J’ai ! »

¿’ Caracole : « J’ai dit ! »

Sélème : « J’ai ouï-dire ! »

¿’ Caracole : « J’ai cru voir alors ! »

Sélème : « À la fin, vous serez vaincu ! »

¿’ Caracole : « J’ai cru voir aussi quatre scribes ! »

Sélème : « À la fin, vous serez encore perdant, Caracole ! »

¿’ Caracole : « J’ai cru voir, singe Sélème, quelque quarante victoires ! »

] Sélème : « À la fin, vous serez certes perdant, joliment toutefois, troubadour ! »

 

) Nous en sommes à dix mots, le premier d’une lettre, le second de deux, et ainsi de suite jusqu’au dernier de dix, dans une gradation subtile et éprouvante mais pour l’instant impeccable. Caracole a suivi sa piste « J’ai cru voir », la remodelant au gré de ses besoins. Le plus dur reste à venir et je fais des listes laborieuses d’adverbes, de noms et d’adjectifs de quatorze, quinze, seize lettres en prévision de la suite. Nous avons une minute à chaque tour pour annoncer notre phrase, ce qui suffit au début mais va s’avérer drastiquement peu ensuite, je le devine.

Je n’arrive pas à croire ni à intégrer ce que m’a dit Caracole. Je le sais capable de plaisanteries incongrues, même et surtout dans des situations aussi périlleuses que ce soir. Il l’avait prouvé pour la tour Fontaine par exemple ou pour le furvent ou la loutre, ou… Comment peut-il sciemment nous faire perdre ? Et en quoi le fait de perdre pourrait-il le sauver de cet… empoisonneur que j’observe à la dérobée dès que j’en ai le temps ? Caracole a les moyens intellectuels de battre Sélème, j’en suis archi-sûr : qu’il aille au bout, qu’il nous sauve la mise !

 

« J’

ai

cru

voir

buter

Sélème,

Stylite

invaincu

autrefois…

Nonobstant

compatissez

Messeigneurs

compréhensifs !

Surenchérissez

chaleureusement !

Réapprovisionnez

occasionnellement…

Institutionnalisez…

irrévérencieusement ! »

 

— Juge de signe, validez-vous l’escalettre ?

— Affirmatif !

— L’escalettre vient d’atteindre dix-neuf marches, Messeigneurs ! Le record des joutes d’Alticcio est désormais battu ! Caracole a donc surenchéri, et de quelle façon, sur le dix-huit mots de Sélème le Stylite ! Qu’on retourne le sablier ! Sélème, vous avez une minute pour tenter de battre ce record ou pour vous avouer vaincu !

 

π Caracole se lève de son trône. Il demande la parole au maître de cérémonie, qui lui accorde. Quelle clownerie va-t-il encore nous faire, que diable ! En paradant ainsi, il donne du temps supplémentaire au stylite ! C’est stupide !

— Votre Altesse sérénissime, Chers Ducs et Comtes d’Alticcio, Chers Princes autrement altiers que vous êtes, mes Amis racleurs, permettez-moi de me retirer de cette joute séance tenante.

Un silence ahuri douche la salle.

— L’escalettre que je viens d’énoncer devant vous est insuffisant pour battre votre remarquable champion. Il faut savoir, avec panache et reconnaissance pour la grandeur d’une joute à laquelle j’ai pu contribuer, accepter de s’incliner quand l’esprit de chevalerie l’impose. Que Sélème le stylite, dont vous allez entendre l’escalettre final à vingt marches, soit salué comme il se doit pour sa compétence intellectuelle et pour sa résistance unique. Je vous demande une escorte de quatre palatins pour me raccompagner jusqu’à mon vélivélo et vous réitère en partant, splendide public, ma gratitude immense pour votre enthousiasme et pour votre chaleur !

Il y a un silence de consternation absolument atroce à vivre. Je ne sais plus où me mettre. Golgoth lui-même est cloué par l’ébahissement. Caracole quitte la scène aussitôt. Il se dirige vers la sortie. Quatre palatins décontenancés réagissent et l’escortent. Je n’y comprends rien.

 

) L’homme que Caracole m’a désigné sous le nom de Maskhar Lek se lève alors et sort de sa travée. Il fait le tour par la gauche, il descend l’escalier central, s’arrête à hauteur de l’Exarque et le salue en soulevant son bicorne par deux fois… Un frisson de déjà-vu me dresse les poils des avant-bras – tout correspond si exactement à la prévision ! L’homme passe devant moi au pied de la scène… Une volée assourdissante d’applaudissement grandit dans le palais de la Neuvième Forme, le public entier est debout et acclame Caracole, des bravos innombrables fusent, des cris de colère, des sifflements agressifs qui le conspuent aussi… À quelques mètres devant moi, l’homme au bicorne noir se fraye un passage parmi des racleurs agglutinés au pied de la scène et il se dirige vers la sortie… « Tu dois l’arrêter à ce moment-là. » J’ai sauté de l’estrade, je fends la foule, quelques racleurs me reconnaissent et s’écartent, ils croient que je vais rejoindre Caracole, je bouscule des épaules et des hanches, l’homme est devant moi à quatre mètres, je reviens à deux puis à un mètre, me place derrière lui… « Tu dois l’arrêter. »

— Maskhar ?

— Oui ?

Il se retourne, étonné. Un coup de coude dans le plexus. Maskhar Lek s’effondre, hoquetant. J’appelle Erg à la rescousse, il arrive aussitôt, relève le type, il le fouille rapidement, sort de son pourpoint une sarbacane, une fiole, une dague, il ouvre et renifle la fiole, la referme :

— Poison. Strychnine. Qui est ce type, Sov ?

— Un assassin.

— Je vois bien ! Qui t’a informé ?

— Personne.

— Déconne pas avec moi Sov !

 

Ω Il a eu juste ce gros bol, le troubard, de prendre la galope sur son bicloune à aile sinon je lui faisais toucher son trou de balle avec son groin et je le balançais de la tour ! Me faire ça en plein baroud, devant deux mille gonzes, me planter devant l’Exarque, nous broyer l’orgueil en poudre, sans même combattre, plier le match et se casser ! Franco, ça m’a clouté le tronc sur le fauteuil un quart d’heure tassé. J’ai eu le temps d’entendre le chétif aligner ses vingt machins, le Xarque aller lui taper l’épaule et toute la noblaille lui laper le suaire avant de sortir en grande pompe !

L’a fallu cette bagarre, l’a fallu que Steppe vienne me tirer la manche parce qu’au pied d’un gradin, un mastard avec une crête noire se coltine une dizaine de gardes et que ça tombe dru sur le parquet. Je m’approche. Erg a séché un type genre tout-vert qu’a, faut croire, deux-trois entrées chez le Xarque parce qu’en le voyant rétamé, tout ce qui porte une arme et une paire de couilles s’est jeté sur lui. Erg choppe illico une hallebarde et un grand cercle se fait… Deux malins avec une arbalète rappliquent du fond et le foutent en joue. Pas longtemps, notez bien. Erg monte en chandelle en bout de perche. Le premier mec a pas le temps d’aligner, il s’effondre, raide. L’autre lâche son carreau mais Ergo est déjà redescendu. On entend un méchant bruit d’os. Puis un mec qui braille : il a les deux guibolles brisées qui lui sortent par les genoux. Erg a récupéré les deux arbalètes, il les réarme, une dans chaque pogne, et il trace vers la sortie.

— Derrière moi, la Horde ! Les racleurs avec nous !

 

) Il y a encore plusieurs centaines de personnes dans le palais, pour l’essentiel des racleurs, car la noblesse tourangelle est sortie dans la liesse à la suite de l’Exarque triomphant. L’alerte a été donnée au cor, dès le déclenchement de la bagarre, si bien qu’une escouade de gens d’armes barre la sortie du palais.

— Ne tire pas ! demande Pietro à Erg.

— Aligne ! lui jette Golgoth.

Erg vise le gras des cuisses et touche six fois, les gens d’armes reculent sur la plate-forme et s’abritent derrière le fuselage d’une barcarolle. On entend un roulement sourd et la double porte en verre épaissi se referme devant nous… Nous sommes verrouillés dans le palais ! À l’extérieur, des escadres d’ailiers, à peine visibles dans le noir, se positionnent en suspension au-dessus de la plate-forme. Des flammes intermittentes, léchant l’obscurité du ciel, signalent l’arrivée de ballairs : des renforts ou des curieux ? Un éolicoptère à triple hélice frôle le dôme de verre et dépose des acrobates sur la paroi glissante de la goutte, ils utilisent des ventouses et s’approchent des volets d’aération percés à même la coque, à vingt mètres au-dessus de nous. Erg ne pourra pas affronter tout cela à la fois… Une voix retentit de la scène, par le tube d’écoute, elle s’exprime, dit-elle, au nom de l’Exarque : elle nous demande de livrer Erg, elle annonce qu’il n’y aura pas de sanction pour les racleurs.

— Mensonges ! Ces fumiers vont nous bastonner !

— Ne les écoutez pas ! L’Exarque n’a pas de parole ! Ils vont vous embastiller !

 

π Erg analyse la situation. Il appelle Firost et Léarch, Golgoth et moi.

— Je vais accéder au toit du dôme.

— Comment ?

— Par l’axe d’acier. Là-haut, j’aurais assez de vent pour déplier mon aile et virer les acrobates, en bonds frappés. Ensuite, je m’occupe de l’éolicoptère et des ailiers. Vous ne bougez pas d’ici. Vous vous cachez discrètement dans le palais.

Il s’adresse maintenant aux racleurs :

— Les racleurs ! Écoutez-moi ! Je suis Erg Machaon, combattant-protecteur de la Horde. Dès que vous verrez un ballair en flammes s’écraser sur la plate-forme, vous enfoncez la porte avec le portique en acier derrière vous et vous vous séparez en trois groupes ! Le premier file sur l’escalier et descend à toute volée le colimaçon jusqu’au Fleuvent ! Le deuxième attaque les gens d’armes ! Protégez-vous en mettant les fauteuils en bouclier devant vous. Avancez groupés ! Vous êtes en supériorité et ils n’auront pas le temps de s’organiser. Le troisième groupe s’empare de tous les véhicules stationnés et décolle ! Je vous couvrirai à l’arbaméca et à l’hélice. On se retrouve tous en bas à la Carapace. Vous m’avez compris ?

— Compris Machaon ! Fais gaffe à toi !

 

) Impressionnés par la stature d’Erg, par la façon dont il vient d’éliminer devant eux une vingtaine d’adversaires, les racleurs ont été convaincus par sa tactique simple et ils se préparent. Erg fait ce qu’il dit : on le voit grimper à l’équerre, à la force des bras, la mince tige d’acier qui servait à faire tourner le disque de la scène puis disparaître sous la coupole. Des feux faiblissants qui éclairaient encore la voûte, un habitué des lieux a coupé la ventilation, de sorte qu’Erg devienne invisible des acrobates répartis sur les parois du dôme.

 

π Il trouva vite une ouverture pour sortir. Je le déduisis au choc des corps noirs sur le sol. Un à un, ils décramponnèrent. Une minute plus tard, l’éolicoptère percutait un ballair. Les pales coupèrent les attaches de la nacelle. Elles tranchèrent le ballon de toile. L’engin prit aussitôt feu. Des escarbilles rougeoyèrent dans la nuit. Puis l’ensemble s’écroula sur la plateforme. C’était le signal ! D’un bloc, la foule enfonça au bélier la double porte de verre. Elle se rua dehors en s’abritant derrière des fauteuils brandis. Quant à nous, nous reculâmes avec discrétion dans l’obscurité du palais. Je suivis Sov jusqu’à une salle au miroir sans tain. Oroshi, Alme, Aoi et Callirhoé étaient avec nous.

 

) En infériorité numérique face aux racleurs, effrayés par la réputation d’Erg, dont la victoire spectaculaire dans la course aérienne autour d’Alticcio, lors du premier défi, avait laissé une marque fraîche, les gens d’armes tourangeaux cédèrent assez vite du terrain. Ils se replièrent sur les passerelles – les plus courageux tentant quelques jets de boomerang – la plupart sans conviction. Selon Pietro, ce faible zèle s’expliquait par l’absence des chefs : la hiérarchie était partie parader dans la réception de l’Exarque, les laissant gérer les échauffourées.

Je me demandais où était maintenant Caracole, et s’il n’était pas en danger malgré tout. La joute me revenait par bribes, ses laisses résonnaient encore quelque part dans ce palais à présent plongé dans l’ombre. Une pellicule d’eau glissait continûment sur la coque du dôme. Alimentée par un réservoir de pluie, l’eau, m’avait-il expliqué, était tantôt chauffée, tantôt ventilée et refroidie, afin d’obtenir dans les salles du palais une température idéale. En ruisselant, elle nettoyait la poussière et les saletés que le vent accumule et donnait en plein jour un lustre précieux au bâtiment. De nuit, pris à l’intérieur, une sensation d’immersion dominait. Dehors, une nappe d’huile répandue par le crash du ballair rissolait dans les flammes. Des cris résiduels nous parvenaient très assourdis.

Lorsque Erg vint nous chercher, la piste devant le palais de la Neuvième Forme était jonchée de carcasses brisées, de bouts de carlingues, de morceaux de toile et de blessés. Il avait arraisonné un ballair de vingt places dans lequel il nous fit monter à la hâte. Nous décollâmes aussitôt.

De la nacelle en osier craquant, Alticcio paraissait insensible au vacarme de cette soirée. Des voix montaient du carré de certaines terrasses, des taches de lanternes flamboyaient, ça et là, à travers les meneaux des hautes tours, mais pour le reste, on n’entendait que le froissement des fanons, le cliquetis menu des girouettes et le souffle léger du vent glissant sur l’ovale du ballon. Erg pilotait : il contourna la cathédrale monotour du Flottant et dépassa lentement un pharéole en ruine dont on vit étinceler les longues trompes de cuivre, puis il couvrit la flamme pour amorcer la descente. Nous passâmes au-dessus de la bouche d’une tour thermique encore allumée et nous plongeâmes doucement vers la basse-ville aux tours serrées et aux toits étagés en gradins. Quelques vélivélos y atterrissaient, des barcarolles tanguaient, arrimées à l’aplomb d’un beffroi. Sous la barre des quarante mètres d’altitude, le vent latéral se fit à nouveau sentir : nous approchions du Fleuvent.

— Ça va Erg, tu contrôles ?

— La portance est inégale dans la basse-ville, il y a des trous d’air ! Dès qu’on survole un réflecteur, ça secoue forcément.

— C’est beaucoup plus dense aussi, non ?

— Ici, c’est le quartier des commerçants et des artisans, coupe Talweg. Ni tout à fait noble, ni tout à fait pauvre. Ils ont des tours basses de dix, vingt, trente mètres maximum avec des terrasses qu’ils louent pour les racleurs qui ont les moyens d’y installer une cabane. Certains louent même des crochets pour arrimer des ballons captifs. Tu trouves des racleurs qui préfèrent habiter dans une nacelle perchée que dans le lit du fleuve. En altitude, ils subissent moins le vent.

— Et ils voient un peu plus le soleil ! Comment font-ils, ceux qui sassent à l’ombre des tours toute la journée ? s’indigne Coriolis.

J’eus envie de lui répondre sur le fond :

— Ils regardent les palais perchés là-haut et ils rêvent d’un vélivélo, voilà comment ils font ! Un seul racleur qui réussit suffit à faire croire aux autres qu’ils ont tous leur chance. L’exploitation inepte qu’ils subissent tient parce qu’ils envient ceux qui les exploitent. Les voir flotter là-haut ne les révolte pas : ça les fait rêver ! Et le pire est qu’on leur fait croire que seul l’effort et le mérite les feront dépasser cinquante mètres d’altitude ! Alors ils filtrent, et ils tamisent, et ils raclent le lit du fleuve jusqu’à atteindre ce sentiment de mériter… Mais quand ils l’atteignent, ils comprennent que personne, nulle part, ne peut juger de leur effort, qu’aucun acheteur ne reconnaît la valeur de ce qu’ils font. Qu’il n’y a pas de juge suprême des mérites, juste des marchands qui paient une matière première et qui la revendent quatre-vingt mètres plus haut le double de ce qu’ils l’ont payée. Ici, on les appelle les « monteurs d’escaliers ». Alors le racleur prend la rage. Sauf que la rage, quand elle ne peut exploser, ou transformer ce qui la cause, finit par imploser ! Elle se retourne en rancœur, elle s’introjecte en haine de soi et des autres, en cynisme triste, elle se distille en mesquineries fielleuses, elle se déverse par saccades sur les plus proches : la femme, les amis, les gosses…

— C’est vrai qu’on sent chez eux deux tendances : il y a ceux qui ont fait de leur rage, comme tu dis, un combat contre les Tourangeaux, qui militent dans la Hanse, qui cherchent à changer cette ville, à affronter ceux qui les méprisent. Et il y a ceux que leur rage a bouffés de l’intérieur, qui n’ont pas su, ou pas voulu la rendre active, la faire mordre dans le réel, observe Steppe.

— On va atteindre le fleuve ! Je ne garantis pas l’atterrissage ! La dérive est forte !

 

¬ Vraiment, j’aime la Carapace. Je l’ai aimé tout de suite. Un monobloc d’arkose comme ça, brun rouille, plus dur qu’une tête de Golgoth, en plein Fleuvent, ça impose déjà le respect. Vu d’une tour, ça fait penser à un fossile de tortue fouisseuse. De près, la masse oblongue qui affleure à la surface a quelque chose d’immémorial. Sablé, abrasé, poncé, le bloc s’est oxydé du gris clair au rouge, mais il a tenu. Il est la seule chose qui ait tenu dans cette ravine.

Un racleur nous a ouvert une trappe recouverte de sable, à l’aval du monolithe et fait descendre une échelle de bois. Puis il a ouvert une seconde trappe, gardée celle-là. Il nous a baladés dans un foutoir de galeries, la moitié sans éclairage, certaines écroulées. Puis on a débouché sous le bloc, dans la Carapace, exactement comme la première fois.

En y retournant, je me suis dit : Talweg, tu es ici chez toi ! J’adore ce lieu, j’adore les gens qui s’y mêlent, qui y boivent, qui y braillent. Tout dedans y est de roc brut : le sol et les murs, le plafond, les tables et les bancs. Et jusqu’aux manches des couteaux, jusqu’aux brocs lourdissimes remplis à ras bord de leur bière d’orge germé dans laquelle ils pourraient rajouter du houblon – mais paraît qu’ils n’en tombent pas dans les tamis.

La Carapace est en même temps l’auberge des racleurs et la place du village. Elle est à la croisée de la plupart des galeries qui ont été percées sous le lit du Fleuvent. Pour aller dormir, pour sortir en surface, pour prendre ou reposer tes pioches et tes tamis, tu es quasiment obligé de passer par la Carapace. C’est le pôle d’échange, le carrefour, le lieu où ça brasse. C’est là qu’ont lieu les fêtes, là que la Hanse rameute ses troupes, là qu’on apprend et qu’on colporte les rumeurs. L’endroit fait près de cent mètres de long sur trente de large avec un plafond qui ne dépasse guère les quatre mètres, au plus haut. Une vingtaine de galeries traversent les murs. Elles apportent de l’air car on a vite chaud.

L’ambiance ce soir est plus forte encore qu’après l’exploit de Golgoth, qui avait été tant suivi. C’est une ambiance d’après bagarre : ça gueule, ça raconte, ça rigole, « hé t’as vu comment… », « alors j’lai pris et… », « quand j’ai vu l’autre arriver… » Ils sont fiers, ils sont foutrement heureux d’avoir mis une pâtée aux Tourangeaux, de s’en être sortis sans trop de blessures ni de blessés, d’avoir évité les rafles. Ils savent ce qu’ils doivent à Erg et Erg ne peut pas avaler une gorgée de bière sans qu’on le remercie d’une bourrade, qu’on l’interpelle, qu’on lui demande pour l’énième fois comment il a fait pour les acrobates, pour l’éolicoptère, pour éviter les tirs d’arbalète. Alors il se lève, il prend le type qui l’alpague, il le balaie d’un fouetté du pied, il le passe par-dessus son épaule et il le repose intact. Il montre et remontre au ralenti : les bottes, les parades, les variantes, les coups secrets. Les racleurs adorent ça. Et puis surtout, on lui demande de raconter ses combats. Le plus dur, le plus rapide, le plus dangereux… Alors il raconte Silène, il raconte le Corroyeur, il cite Te Jerkka à chaque instant, il explique ce qu’est un maître foudre, ce qu’aurait fait un maître foudre à sa place, pourquoi il reste humble.

Comme les autres hordiers, je suis invité à toutes les tables : on me reconnaît facilement à ma barbe, à ma carrure, au marteau qui barre mon dos. Les demandes sont si pressantes qu’il est difficile de se parler entre nous, de se retrouver. On ne peut pas leur en vouloir. Un tel courant d’amitié passe d’eux à nous, ils dégagent un tel enthousiasme, une chaleur si sincère. Pour eux, nous sommes faits de la même roche, nous faisons le même métier, ils nous voient simplement comme l’élite du contre, des sortes d’athlètes admirables, des modèles qu’ils n’atteindront jamais. « En voyant Golgoth, m’a dit un vieux racleur, j’ai compris que je n’avais jamais su contrer. » Il y a pourtant parmi eux de la graine de crocs. Certains sont venus me demander comment on entre dans la Horde. Golgoth a repéré quelques recrues.

— Vous n’obtiendrez jamais cette grâce, sauf votre respect, Prince ! L’Exarque ne voudra jamais donner l’impression de céder devant votre Golgoth !

— Il ne peut tout de même pas bloquer une Horde dans Alticcio sans l’aval du Conseil de l’Hordre ! Et on peut espérer que le Conseil nous défendra, non ? Nous sommes sa Horde que je sache ! Ils nous ont formés pour aller au bout (s’offusque le fauconnier) !

— L’Exarque est nommé par l’Hordre mais dans les faits, il rend peu de comptes ! Il peut faire ce qu’il veut dans la cité. Il abuse largement de ses prérogatives.

— On peut aussi imaginer pire (approfondit Pietro) : que l’Exarque agisse sur mission du Conseil de l’Hordre – ou tout au moins, soyons optimistes, d’une phalange discrète et minoritaire agissant à l’intérieur du Conseil. Et qu’il a reçu pour mission, précisément, de nous bloquer dans Alticcio…

— Pourquoi l’Hordre ferait-il ça (insiste le fauconnier, mal à l’aise) ? Ce serait contraire à ses objectifs ! Sa raison d’être est de former des hordes aptes à atteindre l’Extrême-Amont – et évidemment de les soutenir !

— On ne va pas ouvrir ce débat, Darbon (modère Pietro), il nous mènerait trop loin. La question qui se pose est simple : a-t-on la moindre chance d’obtenir un accès à la porte d’Urle ? Et s’il s’avère que non, comme vous le supposez, que fait-on ?

 

π Le chef de la Hanse des racleurs se lève. Il demande à ses principaux colistiers de le suivre. Il s’excuse auprès de nous et va s’isoler dans un coin de la Carapace. Caracole est toujours introuvable. Sov nous a expliqué les raisons de son retrait précipité et de sa défaite consentie. L’argument me paraît plutôt extravagant. Il n’est pas impossible par contre que Caracole ait subi des pressions. Il connaît du monde dans Alticcio. Il y a ses repères et son réseau, constitué dans sa période fréole. Le vieux soupçon de traîtrise qui était récurrent lors de sa première année dans la horde est réapparu dans la bouche de Golgoth. Depuis quatre ans, plus personne ne doutait de lui. Mais le propre du grand traître est de savoir se faire oublier. Sov est trop proche de lui pour accepter ne serait-ce qu’une discussion à ce sujet. Il ne tolérerait pas que je lève le moindre soupçon. Je ne pourrais en parler qu’avec Oroshi.

Je n’aime pas à l’excès que les membres de la Hanse fassent des conciliabules. Ça y est : ils reviennent à la table. Ils ont quelque chose à nous annoncer.

— Voilà, je m’excuse de cet aparté mais je souhaitais avoir l’accord de mes hommes avant de vous faire une proposition qui nous engage tous.

— Allez-y…

— Voilà, nous sommes révoltés par la décision de l’Exarque. L’idée qu’on puisse vous empêcher de continuer vers l’amont, au moins de tenter votre chance dans le défilé, n’est pas tolérable. Alors nous avons imaginé une solution. L’écluse d’Urle est sous le contrôle des Tourangeaux. Mais ce sont nous, les racleurs, qui l’entretenons et qui la manipulons. De nuit, nous pensons qu’il est possible, en neutralisant la garde, de vous déposer en amont de l’écluse. Vous aurez ensuite six cents mètres à parcourir pour vous mettre hors de portée de tout poursuivant : personne ne vous suivra dans le défilé.

— L’entrée du défilé n’est qu’à six cents mètres en amont de l’écluse ?

— « Qu’à » six cents mètres ? Sachez que ces six cents mètres-là sont sans doute les plus difficiles à contrer de toute la passe d’Urle ! Il n’y a ni obstacle ni abri, pas de contrevent : vous êtes au débouché du cône aval. Le plat total ! Si l’écluse a été construite ici, c’est précisément parce que la vitesse linéaire du vent y est maximale. Vous savez sans doute que l’écluse est percée de douze tuyaux, six sur chaque battant et que ces tubes recueillent le vent et l’amènent par conduite forcée sur les batteries d’éoliennes et sur les moulins des Tourangeaux. Eh bien, en période de crue, l’écluse plie au centre, malgré les ouvertures ! Si bien qu’on est obligé de déjointer les raccords, de déplacer les tuyaux et d’ouvrir l’écluse. Ça vous donne une idée de la puissance d’écoulement !

— Question bête : nous sommes en période de crue ?

— Non, ça commence juste. Mais dans une semaine, ce ne sera même plus la peine d’y penser ! Nos primo-racleurs, ceux qui bossent le plus en amont, à cinq cents mètres sous l’écluse vont s’arrêter d’airpailler pendant un mois et demi. Ce sont des morceaux pourtant. Mais le courant est trop fort.

— Donc il faudrait se décider très vite (déduit Pietro).

— C’est tout décidé les poètes ! On passe l’écluse cette nuit !

 

) Golgoth avait ce défaut – ou cette qualité – d’avoir les oreilles fouineuses. Il s’était discrètement approché de notre table, faisant mine de discuter avec un groupe de possibles crocs mais il avait en filigrane suivi notre discussion. Oroshi venait aussi de se joindre à nous, avec Steppe et Aoi. Avec Talweg, Pietro, les deux oiseliers et moi, nous nous retrouvions à neuf de la horde autour de la table de granit rouge. Pour l’éclairage, le tavernier versa une flasque d’huile dans le trou creusé au centre, et l’enflamma. Progressivement, un cercle se densifia autour de nous, sous l’effet de la curiosité. Le chef des racleurs avisa les têtes, fit évacuer avec énergie les gêneurs ou mouchards potentiels, et la discussion se poursuivit.

— Ce serait idéal pour l’effet de surprise. Mais ça me paraît précipité, non ? Où sont stockés vos traîneaux ? Vous vous sentez vraiment d’attaque pour partir cette nuit ?

— Yak !

— Non, nous ne sommes pas prêts (tranche avec calme Oroshi). Pour au moins deux raisons : Caracole n’est pas avec nous et je ne quitterai pas Alticcio sans avoir consulté les manuscrits du pharéole d’Ær.

— Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Caracole nous a trahis et t’as assez lu de bouquins !

— Tu te trompes, Golgoth. Il y a dans le pharéole les cartes les plus fouillées que tu puisses trouver sur l’Extrême-Amont. Des informations secrètes, très rares, introuvables ailleurs. Des récits de pionniers. Des carnets d’aéromaîtres. Les ignorer serait absurde. Le défilé d’Urle a fait l’objet d’analyses aérologiques poussées. Norska aussi.

— Norska ? Il y a des récits sur Norska ?

— Naturellement.

— Plask ! Combien de temps il te faut pour avaler cette paperasse ?

— Seule, une semaine. Mais si Sov m’accompagne, la moitié.

— Mettons trois jours ?

— Si tu veux.

— C’est à peu près le temps qu’il nous faudra pour réunir un escadron sûr (ose le chef des racleurs). De notre côté, ça nous va. Mais il vous faudra donner le change à l’Exarque et aux Tourangeaux durant ces trois jours. Retourner vivre et dormir là-haut, faire semblant de préparer un recours en grâce, fixer l’attention de la cour sur de fausses rumeurs…

— Laisser entendre, par exemple, que nous allons tenter le passage par les Malachites (avance Steppe) ?

— Oui, ou prendre des contacts avec des courtisans influents, demander des audiences aux comtes en réclamant avec humilité leur soutien – intriguer quoi, jouer leur jeu : rien ne sera plus efficace pour détourner les soupçons.

— Je m’en charge avec Darbon (annonce Pietro). Pendant ce temps, il faudra étudier la trace et préparer les équipements spéciaux.

— Arval et Talweg vont se charger de la trace, avec Golgoth. J’affinerai avec ce que nous trouverons dans la tour d’Ær.

— Quand veux-tu y aller, Oroshi ?

— J’y vais maintenant. Je pars avec Sov. Mais j’ai besoin d’Erg pour pénétrer dans la Tour d’Ær : elle est gardée.

— Je croyais qu’en tant qu’aéromaître, tu avais accès aux tours des ærudits ?

— Pas à celle-ci, Pietro. L’Exarque m’en a refusé l’accès dès mon arrivée à Alticcio. Je m’y suis rendue, j’y ai été éconduite !

— C’est inadmissible ! Pourquoi ne nous en as-tu pas parlé ?

— L’urgence, c’était les trois défis. Et je pensais avoir du temps devant moi…

Le pharéole d’Ær était pour tout scribe un mythe. À Chawondasee, le soir où nous découvrîmes que l’Escadre frêle était repartie sans nous attendre, où j’avais décacheté la lettre de Nouchka, ce mot léger d’adieu, frivole et bref, presque nu, sans la moindre étoffe à carder dont je pusse, fibre par fibre, en artisan têtu, en hommage à nous deux, vers cet avenir qui serait désormais si complètement vide d’elle, dont je pusse à ma manière texturer une mémoire, Oroshi était venue me voir. Elle n’avait pas cherché à me consoler directement, elle avait trop d’élégance sensible et de tact pour cela. Elle avait préféré me parler de la tour d’Ær, de ce qu’elle contenait et elle m’avait promis de tout faire pour m’y emmener. Et ce soir, elle avait tenu parole, elle…

Depuis quelques mois, nous nous étions rapprochés l’un de l’autre, en grande partie grâce à sa décision, prise dans la flaque, de m’apprendre ce qu’elle savait sur le vent et les chrones. En naissaient beaucoup de discussions profondes et d’échanges. Bien qu’il demeurât empirique, tiré qu’il était des carnets de contre auxquels j’avais eu accès, mon propre savoir complétait le sien, plus précis sur l’aérophysique du vent et qui abordait les chrones sous l’angle cinétique quand je m’en tenais aux effets des métamorphoses.

Ces derniers mois, j’avais réappris à regarder Oroshi. J’étais passé outre ce glacis de rigueur un rien agaçant auquel elle se laissait sciemment résumer. J’avais appris à mieux écouter les nuances de son timbre très clair, à mieux sentir à une certaine raideur, soudaine, de ses gestes sinon agiles, ce qui la blessait. À la façon dont elle coiffait ses longs cheveux noirs le matin et choisissait ses babéoles, à l’ampleur de son attention au groupe, aux filles notamment, à sa fermeté frontale, indirecte ou ironique envers Golgoth, je parvenais à présent à deviner de quelle humeur elle était et si je pouvais être tendre ou non avec elle. Elle, on, avait des gestes parfois, des moments de douceur qui ne faisaient pas une histoire ni même ne la préfigurait, mais qui disait une connivence acquise, notre complicité croissante, à la fois intellectuelle et émotive.

— Combien d’ouvertures possède la tour ?

— Une.

— Une seule ?

— Oui, la porte d’entrée. Elle se trouve à vingt mètres au-dessus du fleuve. Il y a un collier de deux mètres de large qui fait le tour à ce niveau et une petite plate-forme devant la porte, même pas assez large pour une barcarolle.

— Et deux gardes ?

— Oui. Jour et nuit.

— Et aucune ouverture, ni lucarne, ni soupirail, un accès par le toit ? Un balcon ?

— D’après mon propre survol, il n’y a rien. L’axe de l’éolienne est cimenté dans les pierres, le son sort par les tubes d’un orgue, à travers le mur aussi.

— Comment tu veux que j’entre là-dedans sans sécher les gardes ? Tu me demandes l’impossible Oroshi ! C’est une tour ronde ? En quelle matière ?

— Ronde oui, mais pour la matière, je ne saurais te dire, c’est assez bizarre en fait. Il n’y a pas d’unité : j’ai repéré de l’arkose, du granit gris, des blocs de marbre poncés, de la brique, même du bois par endroits. On dirait une marqueterie, un caprice, comme s’il leur avait manqué de la pierre.

 

x Erg me regarde droit dans les yeux. Il a deux estafilades près de la gorge et la marque récente d’un coup violent sur la pommette. Son visage massif est fermé depuis le début de mon explication. Mais là, quelque chose s’y ouvre, son front se détend, une onde ride ses yeux. Il réfléchit, amorce presque un sourire puis se retend :

— Je ne vois qu’un moyen. Si tu veux absolument être discrète…

— C’est impératif, Erg.

— On va desceller les pierres du mur.

— Tu es sérieux ?

— Je ne suis pas sérieux mais si tu veux rentrer sans donner l’alerte dans une tour complètement aveugle sans passer par la porte, comment tu fais ? Soit tu démontes le toit, soit tu démontes le mur !

— Pourquoi pas le toit ?

— Parce que ce toit, je l’ai repéré en volant : il est très clair, la moindre tache sombre dessus se verra des hautes tours. En se plaçant à soixante mètres à peu près, sur la face opposée à la porte, je dois pouvoir retirer des blocs sans me faire repérer. Un rectangle de trente par soixante suffira pour entrer. J’ai déjà fait ça. C’est le premier bloc qui est difficile, ensuite j’enfonce les autres à l’intérieur. (…) Bon, c’est réglé. J’y vais. Je vais placer un leurre au pied de la tour et j’attaque.

— Un leurre ?

— Oui, une petite éolienne à tambour qui fait un boucan du tonnerre en tournant, on dirait des chiens qui se battent. Je reviens vous chercher dans une demi-heure maximum. Je vous porterai là-haut.

— Tu y vas à pied ?

— Je ne vais pas montrer mon aile pendant une demi-heure ! Je la prendrai pour vous poser, c’est tout. Là, j’y vais en escalade…

— Sur soixante mètres de paroi ? À mains nues ?

— Et alors ? Tu veux que je fasse un concert avec mes mousquetons, c’est ça ?

 

) Il n’attendit pas notre réponse, il était déjà parti. Je crois bien que notre demande l’emmerdait, qu’il aurait préféré continuer à raconter ses combats en buvant de la bière que d’assumer encore une mission à risque, sur un mode qu’il détestait : la discrétion. Mais il le fit. Lorsqu’il revint nous chercher, il ne raconta rien, il accrocha Oroshi à son harnais, décolla aussitôt et quatre minutes après revint me prendre. L’aile silencieuse s’éleva au-dessus des tours basses, prit une pompe et atteignit en courbe le tiers supérieur de la tour d’Ær qui avait, à cette heure, une allure impressionnante de monolithe noir. La fente verticale qu’il avait pratiquée dans la paroi était si mince que je ne la vis d’abord pas. Puis la main d’Oroshi passa à travers, Erg me bascula à l’horizontale et il m’enfourna tête la première dans l’ouverture.

— Replacez les blocs, je calte ! chuchota-t-il. Et avant que j’aie pu le remercier d’un signe, il avait disparu.

Opérant à tâtons, nous remîmes grosso modo les blocs en place. À l’intérieur de la tour, l’obscurité était de fait totale. Nous marchions sur un parquet en nous tenant par la main. Là-haut, le roucoulement des pales du pharéole rendait le silence ici plus dense. Après de longs instants à guetter chaque bruit, Oroshi, rassurée, se décida à allumer son globe de verre. Elle l’installa dans une sorte de nid de cheveux aménagé dans son chignon, en alluma un second et me le tendit. Nous devions être dans un des étages de la bibliothèque. Un escalier de pierre rayait un mur en diagonale pour monter à l’étage supérieur ; sur le mur opposé, son siamois plongeait vers l’étage inférieur. Trois fauteuils en vélin, couverts d’inscriptions manuscrites, occupaient l’espace par ailleurs nu de tout meuble et de tout rayonnage. Aucune trace de livres.

— Montons au dessus. Ici, ce doit être un salon de lecture, murmura Oroshi.

La Horde du Contrevent
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